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Le musée qui voulait manger la ville

par Nicholas Roquet, publié le 2014-11-05
Lancé en avril 2013 par la Ville de Québec, ce concours ouvert en une étape, d’un type nouveau, promettait d’être un événement exceptionnel par au moins trois aspects. Plutôt que de concevoir un projet architectural circonscrit, il proposait aux concurrents de poser un regard prospectif sur l’espace public urbain (une problématique rarement abordée au Québec dans le cadre de concours). De plus, il s’adressait non seulement aux architectes, mais à tous les praticiens oeuvrant dans le champ élargi du design — incluant urbanistes, architectes paysagistes, designers urbains ou industriels et artistes plasticiens (ces derniers, dans la mesure où ils intégraient une équipe professionnelle). Enfin, comme le concours ne menait pas nécessairement à une commande, il offrait aux lauréats une rémunération et une diffusion généreuses en rapport au travail demandé.

Comment se fait-il alors qu’un concours en apparence aussi ambitieux génère des résultats aussi maigres ? La déception commence avec la liste des concurrents, qui frappe par l’absence des principaux représentants de la nouvelle architecture de paysage québécoise. Où sont par exemple les Claude Cormier, Vlan, NIP ou BEAU ? Et où sont les jeunes agences d’architecture comme In Situ, qui ont déjà démontré leur aisance à transgresser les limites disciplinaires au profit d’un travail plus global sur le sens des lieux ? La déception se poursuit à l’examen des projets soumis, qui, malgré le talent et l’imagination déployés par plusieurs concurrents, ne réussissent pas à se libérer du carcan qui leur est imposé dès le départ. Car s’il y a un vice fondamental dans ce concours, c’est son objectif même : soit de ramener la ville telle qu’elle est vécue ou désirée par ses citoyens à une identité graphique facile à décoder et consommer.

Je l’avoue d’emblée, mes commentaires sont colorés par ma familiarité avec le site du concours (le quartier Montcalm à Québec), où je réside depuis vingt ans. Bâti entre 1913 et 1930, traversé de rues larges, plantées d’arbres et bordées de triplex ou quadruplex mitoyens, Montcalm est à la fois un quartier tout ce qu’il y a de plus ordinaire et un modèle de densité efficace. Or, si la Ville de Québec et ses partenaires institutionnels ont les moyens et l’ambition d’investir dans l’espace public, pourquoi le faire dans un quartier qui, à l’échelle de l’agglomération, est déjà extraordinairement bien pourvu en parcs, commerces de proximité, lieux de travail et infrastructures de transport ? Et quelles fins publiques peut bien servir ce projet, alors que le potentiel de redéveloppement du quartier est fort limité ?

Historiquement, le développement de Québec a été marqué par des conflits répétés entre citoyens et pouvoir d’état. Au 18e siècle, les faubourgs furent partiellement rasés pour maintenir l’efficacité militaire de la place forte ; au 19e, l’extension des emprises militaires entrava le commerce et le lotissement résidentiel ; au 20e, enfin, les faubourgs Saint-Jean et Saint-Louis furent éventrés pour faire place au projet d’un nouveau quartier gouvernemental, au demeurant resté incomplet. Aujourd’hui, il semble que la menace vienne plutôt de l’industrie culturelle et touristique.

En effet, l’idée de faire de Montcalm un « Pôle muséal » est issue non d’une dynamique urbaine réelle, mais d’une formidable alliance d’intérêts institutionnels : d’abord celui du Musée national des beaux-arts du Québec, qui souhaite augmenter sa visibilité et sa fréquentation (l’inauguration de son nouveau pavillon sur la Grande-Allée est prévue en 2015) ; celui de la Commission de la capitale nationale du Québec, pour qui la ville a avant tout vocation de lieu de représentation politique ; celui de la Ville et du Festival d’été de Québec, pour qui les spectacles à grand déploiement sur les Plaines d’Abraham sont un attrait touristique majeur ; et enfin celui de la Société de développement locale, qui semble craindre la concurrence de signatures commerciales telles que Laurier (un centre d’achats de Sainte-Foy) ou Nouvo Saint-Roch (la rue Saint-Joseph rebaptisée par ses propriétaires riverains).

Pour tous ces partenaires, l’idée d’ériger Montcalm en un « Quartier des arts et de la culture » semble avoir fait consensus — peu importe que cette identité présumée s’appuie (outre le Musée national des beaux-arts) sur la seule présence de deux galeries d’art, deux théâtres, une maison de couture sur mesure et un cinéma de répertoire. La volonté de faire lien entre les commerces de l’avenue Cartier et le parvis institutionnel du Musée semble s’être rapidement imposée, peu importe que cette figure doive s’incarner en une étrange « équerre urbaine », qui empiète tantôt sur des tracés historiques — la Grande-Allée, le parc des Champs-de-Bataille — et tantôt sur d’agréables, mais fort banales voies de quartier. On croirait entendre Sol : « Fi donc, épiciers et marchands de vin, coiffeurs et cordonniers ; place à l’Aaart, à la Cultuure, au Grandiôôôse ! » Malgré toute l’inventivité et la clarté conceptuelle de leur proposition, le projet lauréat des jeunes architectes Élisabeth Bouchard et Éric Boucher joue donc inévitablement le jeu des promoteurs du concours. Les figures élégiaques de L’hommage à Rosa Luxembourg de Jean- Paul Riopelle s’y muent en pavé signalétique pour les bistrots de la rue Cartier, et les strates lumineuses d’OMA et Provencher Roy pour le Musée des beaux-arts sont reprises en une gamme exclusive de lampadaires, bancs publics et bacs de plantation.

Fallait-il vraiment en faire autant ? Les référents présentés par la Ville de Québec lors du lancement public du concours incluent certes des exemples célèbres d’art public, tels que l’Île de Nantes ou le Millennium Park de Chicago. Mais nous ne sommes pas ici en train de réinventer une cour de triage ou un site industriel déserté. La ville est déjà présente, sous des formes modestes, mais bien tangibles : avenue Cartier, le marché Provisions étale ses caisses de primeurs et ma belle-mère placote au soleil depuis près de cinquante ans, et sur les Plaines, face au Musée, les coureurs courent et les chiens font leurs crottes.

Si nos corps publics sentent le besoin de s’inspirer de projets internationaux, peut-être gagneraient-ils à laisser de côté les grotesques « icônes urbaines » qu’érige désormais la municipalité de Barcelone sur ses friches industrielles à l’est du Diagonàl. Des opérations plus limitées et durables sur l’emprise publique — comme la réfection de la Rambla de Poblenou — constitueraient pour l’avenue Cartier une inspiration bien plus plausible.
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