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Des idées d’amateurs pour des projets d’experts ?

par Olivier Guertin, publié le 2016-03-14
Nourrissant l’ambition de devenir la ville « la plus durable d’ici 2020 », la Ville de Vancouver a organisé en 2011 une série de trois concours d’idée intitulés « re:CONNECT », dont le volet « Visualizing the Viaducts » abordait le remaniement de l’ancien secteur industriel False Creek Flats en interrogeant l’avenir de ses passerelles. Soucieux de considérer la participation citoyenne, ce concours international et ouvert accueillait autant les propositions d’horizons professionnels que celles du grand public.

Le volet « Visualizing the Viaducts » proposait aux concepteurs d’explorer les possibilités d’aménagement futur des viaducs Georgia et Dunsmuir donnant sur la baie English, construits à une époque où la planification urbaine se subordonnait au développement du réseau autoroutier. En ce sens, tout était possible, de la conservation pleine et entière à la table rase. Le sol bitumé et les colosses de béton étant appelés à de nouvelles vocations, la tension entre rupture et continuité était palpable dans la commande. Les organisateurs encourageaient les participants à s’inspirer de six orientations que l’administration de la Ville avait adoptées pour diriger le développement urbain de façon durable, tout en les soumettant aux trois critères d’évaluation suivants : la créativité, le respect des règlements et engagements municipaux, puis la capacité de répondre aux trois paramètres concernant les viaducs que sont la trame urbaine, les usages civiques du sol et les questions de mobilité. Enfin, mentionnons que les participants bénéficiaient d’un peu plus d’un mois pour livrer leur soumission.

Si des questions relatives au développement durable se retrouvaient bel et bien au centre de l’énoncé du concours, il fallait aussi le comprendre comme un segment d’une opération de consultation publique explorant des idées de développement urbain. Mentionnons que simultanément à cette compétition avaient aussi lieu des consultations avec des parties intéressées par l’ouvrage, puis des études indépendantes de conception urbaine relatives aux viaducs. Cette vaste consultation populaire et professionnelle se voyait par la suite relayée par une autre équipe de design urbain développant des propositions.

Le concours a attiré une cinquantaine de propositions en provenance de 7 pays, mais 70% des projets étaient d’origine canadienne. De ce pourcentage, 80% des réponses du pays hôte découlaient de la région métropolitaine de Vancouver. Notons également que le flou entretenu par les organisateurs quant aux demandes du concours pouvait laisser penser que, selon eux, les professionnels n’étaient pas systématiquement les mieux placés pour répondre à la commande. S’il est apprécié que l’objet du concours fût bien posé – il s’agissait d’une réaction à un contexte industriel précis, les échelles de projets pouvaient osciller entre celle de l’urbanisme, du paysage et de l’architecture. Enfin, bien que le jury ait été constitué de membres compétents, notamment la célèbre architecte canadienne Patricia Patkau, ce même jury ne put arrêter son choix sur un seul vainqueur, s’en remettant à quatre lauréats ex aequo. Ne pouvant explorer davantage les délibérations puisqu’aucun rapport de jury n’a été transmis à l’équipe du CCC, il est légitime de se tourner vers la question de concours, car en dépit des nombreux critères à respecter, aucune question n’était véritablement formulée par les organisateurs.

Un survol des propositions permet de prendre la mesure d’une variation considérable des échelles d’intervention. Si certaines abordaient des opérations de grand ensemble, d’autres axaient davantage leur projet sur les espaces mêmes des viaducs. Un document fourni par la Ville a répertorié par la suite, les thèmes-clés de l’ensemble des propositions de ce concours révélant, dans un premier temps, une approche structurale afin de catégoriser les résultats. Les axes de la matrice étaient constitués, d’une part, du niveau de rétention des infrastructures (« conservées », « modifiées » ou « supprimées »), puis des fonctions leur étant rattachées (« trafic », « public / lien cyclable », « trafic et public », puis « aucun »). D’autre part, des thèmes centraux ont émergé des propositions : « parcs », « sol activé », « introduction de l’eau », « bicyclettes et piétons », « investissement des structures », « introduction du développement », « construire sous les viaducs » et « enfouissement du trafic ». Cela étant, une telle catégorisation a posteriori, reste une lecture des propositions sans réelle conclusion.

L’examen des propositions gagnantes révèle une certaine clarté dans la formulation des questions, tout comme des prises de position capables de borner le champ des possibles des interventions sur les viaducs.

La proposition « - Viaducts = Parks + » se rapproche d’une opération de gestion urbaine et revisite la triade écologiste selon trois sphères, « population et histoire », « nature » et « connectivité », afin d’éradiquer les viaducs. Les planches sont à la fois composées de vues narratives, bien définies, renforçant l’idée d’un projet « réglé », et d’une série de vignettes tentant de répondre, chacune, aux nombreux critères du concours. Mettant de l’avant des moyens pragmatiques afin de définir les termes de la triade de départ, elle fait aussi appel à une célébration des « Histoires » du site.

Le projet « Periscopes & projected Landscapes », diamétralement opposé au précédent, suggère une conservation complète des deux infrastructures. En posant la question « qu’adviendrait-il de cette zone qui célébrerait l’espace abandonné par la société dominante [mainstream]? », cette célébration des espaces abandonnés donne lieu à une proposition poétique désirant raconter une histoire d’évènements publics, se servant du collage comme médium de représentation. « Marqueurs mentaux » de la Ville, les viaducs incarnent de « grandes canopées » et des « totems industriels » permettant des opportunités de « urban-street art ».

Avec son titre évocateur, « New & Reused » propose une intervention architecturale axée sur l’échelle plus petite des viaducs et moins globale que les propositions précédentes. Sensible aux appropriations populaires des viaducs, le projet de conservation partielle vise exclusivement ces moments où les infrastructures agissent comme « des toits » et des « passerelles pour cyclistes et piétons ». Selon le concepteur, les poutres en « I » issues du démantèlement seraient récupérées telles les pierres des murs romains réinvesties dans des constructions ultérieures, puis empilées afin de construire une « grotte » publique, dont l’oculus n’est pas sans rappeler un certain panthéon. Au final, on cherche à convaincre de l’impact plus global et urbain de cet évènement architectural avec des considérations pour les mouvements des cyclistes, des piétons, de l’eau et des véhicules.

La quatrième proposition ne présente peut-être pas la facture graphique la plus intéressante, mais elle se révèle originale dans sa façon de s’inscrire en faux avec la commande en suggérant de conserver les viaducs, d’une façon revue et corrigée. Les planches, séquencées, présentent une dialectique réflexive plutôt que prescriptive : la première, « The Viaducts », brosse le portrait des flux de circulation automobile du moment, en questionnant la pertinence de se départir de ces infrastructures, tout en ne manquant pas de dénoncer les barrières visuelles engendrées par leur présence. La seconde, « The Ramps », propose un détournement des viaducs par déplacement et enfouissement, dans le but avoué de réduire la congestion urbaine et d’accroître la piétonnisation vers False Creek.

Cette formule de concours se présentait comme outil de consultation citoyenne annonçant clairement aux concurrents, dès le départ, de sa finalité comme sondage d’idées servant à nourrir les concepteurs en charge du projet. On peut comprendre que le jury ait choisi quatre lauréats, ne figeant aucune idée, mais cherchant à formuler plus clairement des questionnements citoyens. Toutefois, des interrogations demeurent quant au désir des organisateurs de faire de cette compétition un évènement international tout en créant un espace de consultation avec la population de Vancouver. Ceci peut expliquer le faible taux de 30% de soumissions hors Canada. Fallait-il comprendre cette consultation populaire parallèlement aux études de faisabilité comme une volonté de conjuguer des idées d’amateurs aux projets des experts?
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