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« Paysages suspendus », un nouveau jalon vers la diversification des concours ?

par Jacques White , publié le 2010-01-01
La formule des concours au Québec a progressivement évolué en un modèle qui trouve une part de sa cohérence dans la longue liste de projets financés par le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition Féminine (MCCCF) depuis une vingtaine d’années. Sur cette base empirique, le plus récent Guide des concours de l’Ordre des architectes du Québec rend explicite ce qui devrait être commun à tous les concours d’architecture, tout en ouvrant la porte à certaines variantes. À constater la fréquence des reconnaissances nationales accordées aux projets qui sont issus de la pratique québécoise des concours ainsi normalisés, il est permis de croire que celle-ci contribue à élever la qualité de la production architecturale.

Or, à partir de ce modèle, deux tendances se dessinent actuellement qui pourraient faire basculer les choses.

D’une part, une plus grande rigidité se profile à l’horizon, puisque MCCCF est à préparer un guide particulier pour ses propres concours, ce qui aura pour conséquence de réduire drastiquement leur diversité. Suivant le nouveau règlement type, les concours ouverts sur propositions anonymes ne seraient plus permis, les critères de présélection des finalistes sur dossiers de candidature seraient les mêmes pour tous les concours et la planification des systèmes techniques du bâtiment serait validée en amont. Ironiquement, alors que les considérations administratives à l’égard du projet en tant qu’investissement immobilier gagnent en importance, les préoccupations pour les dimensions sociales et culturelles des défis à relever en concours ne figurent pas aux documents proposés par le ministère, ce qui est pour le moins étonnant considérant sa mission première. Le nouveau règlement type aurait pour effet de favoriser toujours les mêmes équipes sur la base de ce qu’elles auraient déjà fait et mettrait invariablement hors jeu des concurrents qui pourraient présenter de meilleures idées pour relever les défis propres à un projet particulier, ce qui est, faut-il le rappeler, l’essence même du concours.

Sur d’autres terrains, d’abord bousculée par le spectre d’une évolution rapide des projets en partenariat public-privé (PPP), la formule des concours a résisté, mais la question de son adaptation à une telle tendance, malgré ses déboires récents, reste en suspens. On voit maintenant apparaître des concours qui incluent des ingénieurs et des consultants spécialisés, dans la suite logique du déploiement des préoccupations pour le développement durable et le design intégré. Les villes de Montréal et de Québec mobilisent des groupes et des services pour inventer de nouveaux mécanismes de sélection de professionnels et de non professionnels (comme des designers, artistes et scénographes) suivant une approche multidisciplinaire, en vue d’attribuer la commande non seulement sur la base du curriculum vitae et du coût des services, mais de l’intelligence des solutions développées sur mesure pour le projet, en s’inspirant directement des concours d’architecture. Ainsi, un nouvel avenir se prépare pour les concours même si le chemin est parsemé d’embûches, notamment celles qu’impose la Loi sur les cités et villes, le Conseil du Trésor du Québec et différents ministères et organismes concernés.

C’est dans ce contexte de mutations en émergence que devrait être situé le concours multidisciplinaire « Paysages suspendus », qui interpellait des « chargés de design » (indistinctement un architecte, un architecte paysagiste, un urbaniste ou un artiste) et des ingénieurs en structure. Fruit d’une collaboration inédite entre la Commission de la capitale nationale du Québec (CCNQ) et le ministère des Transports du Québec (MTQ) — dont les missions ne sont pas forcément convergentes — ce concours est né d’un travail patient et méticuleux de la part de plusieurs mandataires des deux organismes et du conseiller professionnel pour en arriver à construire, à force de contorsions, une procédure inhabituelle, mais acceptée de tous. Par exemple, le concours a dû, pour obtenir le droit d’être lancé, s’intituler « appel de candidatures sans prix en deux étapes sous forme de concours » (sic !) et emprunter un vocabulaire propre à d’autres procédures. Si tout n’y est pas encore résolu et que d’autres solutions restent à trouver, il s’agit néanmoins d’une étape qui mérite attention.

Le concours « Paysages suspendus » portait sur la mise en valeur des espaces résiduels de l’autoroute Dufferin- Montmorency, à l’approche de la Haute-Ville de Québec. Il s’agissait de proposer une installation permanente destinée à ennoblir l’infrastructure actuelle, à enrichir l’expérience des usagers de la route et à composer un nouveau paysage dans l’espace suspendu que définit l’autoroute au-dessus du sol. Le projet s’inscrivait dans la suite des autres projets de réaménagement de la CCNQ destinés à améliorer les accès à la capitale nationale. Le budget alloué était très restreint pour la surface à couvrir et les contraintes techniques particulièrement sévères, ce qui forçait les concurrents à redoubler d’imagination pour intervenir sur des espaces dont ni la CCNQ ni le MTQ ne savaient que faire.

Le jury, présidé par Robert Lepage et comprenant des personnalités respectées de chacun des profils de candidats, a explicitement favorisé l’innovation et les risques qu’elle sous-tend en attribuant le premier prix à l’équipe formée des architectes Côté Leahy Cardas et des ingénieurs SNC-Lavalin. Il écrit dans son rapport : « Cette proposition s’est rapidement démarquée des autres par son audace, par sa contemporanéité et pour l’impact que l’œuvre pourrait avoir sur l’expérience de qui la côtoiera en mouvement depuis l’autoroute ou de qui la percevra à distance depuis divers points de vue de la ville. [...] Au final, le jury désire mettre en lumière qu’il vaut la peine de travailler à réaliser ce projet audacieux plutôt que de retenir une solution qui serait plus rassurante, mais moins à la hauteur des ambitions du maître de l’ouvrage pour le projet. » Après le dénouement du concours, de nombreux concurrents ont exprimé des réserves sur la faisabilité du projet lauréat, poursuivant ainsi le débat initié par le jury.

Aux dernières nouvelles, les recherches techniques sont productives et les résultats encourageants, même si l’issue des expérimentations demeure hypothétique. Il faudra également surveiller de près la réception de l’œuvre par le public, dont la première réaction était plutôt partagée à l’annonce des résultats du concours. L’histoire récente du concours « Milieu humide », à L’Île-des-Sœurs, vient bien sûr en tête à ce propos.
Au-delà de l’analyse qui peut être faite du processus de ce concours ou de ce qu’il aura produit comme « architecture potentielle», l’appropriation de son résultat tangible, le projet gagnant, ne figure pas comme une simple conséquence du processus, mais se présente au contraire comme une finalité, ce que nous pouvons avoir tendance à oublier. Il faut sans doute retenir du concours « Paysages suspendus» et de ses conclusions — forcément temporaires — que la question posée méritait bien un concours, que toutes les conditions ont été réunies pour que le meilleur projet émerge du processus et, surtout, qu’un jury compétent a statué a désigner comme lauréat un projet qui, de son avis, a les meilleures chances d’être validé à long terme en dépit des doutes qu’il soulève.


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