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Les tissus de la mémoire : le nouveau Centre Gadbois
par Yolene Handabaka Ames, publié le 2026-03-24
Le Centre Gadbois occupe une place paradoxale dans l'imaginaire collectif montréalais. Construit en 1960 dans le cadre de la démocratisation du sport par la ville , il a depuis été transformé par des ajouts progressifs, survivant à l'ombre de l'échangeur Turcot tout en servant des générations d'athlètes et de citoyens. Alors que Montréal réimaginait cette installation emblématique, le concours de conception pour sa rénovation et sa reconstruction partielle est devenu plus qu'un simple exercice technique : il s'agissait d'une réflexion sur la manière dont la mémoire, le paysage et la communauté peuvent être réintégrés dans le tissu même de l'architecture. Ainsi, le nouveau Centre Gadbois mettrait en valeur les éléments patrimoniaux du bâtiment d'origine, s'intégrerait au tissu urbain environnant et offrirait à la communauté un meilleur accès aux sports et aux loisirs.

L'objectif du concours d'architecture multidisciplinaire en deux étapes, lancé par la Ville de Montréal en 2023 était la conception du projet de rénovation et de reconstruction partielle du Centre Gadbois, un bâtiment d'intérêt patrimonial et une importante installation sportive communautaire située dans l'arrondissement du Sud-Ouest, près de l'échangeur Turcot et du lieu historique national du Canal-de-Lachine.

Le cahier des charges du concours était ambitieux. Il exigeait une démolition minimale et la restauration des éléments clés de la structure de 1960, la réorganisation d'un intérieur complexe et la création d'un espace civique central. L'intégration urbaine était essentielle : le bâtiment devait s'ouvrir sur le parc Gadbois, le woonerf Saint-Pierre et le canal, tout en remédiant aux séquelles laissées par les infrastructures routières. La transition écologique était tout aussi centrale, avec la certification LEED Argent comme référence et des objectifs plus larges alignés sur l'Agenda 2030 de Montréal. Au-delà des aspects techniques, le projet devait incarner l'inclusivité grâce aux principes ADS+, afin que Gadbois s'adresse à tous les citoyens.

Le jury multidisciplinaire était composé de 8 membres, dont Richard de la Riva, architecte du cabinet Affleck de la Riva architects ; César Herrera, architecte du cabinet Coarchitecture ; Dinu Bumbaru, directeur des politiques chez Héritage Montréal ; Laurence Fournier, athlète olympique ; Catherine Lavigne, directrice du Club de gymnastique Gadbois, ainsi que deux architectes et un ingénieur de la Ville de Montréal. Le prix a été décerné sur la base de sept critères : « contribution à l'intégration urbaine et au développement du site ; qualité architecturale, circulation et orientation intuitive ; conformité avec le programme fonctionnel et technique ; qualité des solutions d'ingénierie ; mesures en faveur de la transition écologique et du développement durable, et faisabilité budgétaire » . Parmi les vingt-neuf équipes qui ont soumis des propositions anonymes lors de la première phase du concours, le jury a sélectionné quatre équipes multidisciplinaires finalistes : 1) Ruccolo + Faubert architects inc., Marchand Houle & Associés inc., SDK et Associés inc., Dupras Ledoux inc; 2) Atelier Big City + Cimaise, SNC-Lavalin inc., Groupe Geniex inc., Ambioner inc. ; 3) BGLA architecture + Design Urbain, Les Services EXP inc., Latéral, l'Enclume ; 4) Prisme + ADHOC inc., GBI Experts-Conseils inc. et. Ces équipes ont répondu avec des visions très différentes, chacune tissant dans ses projets des « tissus de mémoire » matériels, urbains, sociaux et écologiques.

Ruccolo + Faubert, efface la frontière entre le bâtiment et le parc grâce au concept de l’Hyperparc. En enfouissant partiellement les volumes et en prolongeant le parc Gadbois sur des toits végétalisés, le projet réinvente le centre comme une architecture du relief. L'Hyperparc devient non seulement une infrastructure, mais aussi un équipement public, démocratisant l'accès aux panoramas, aux jardins et à l'interprétation du patrimoine. À l'intérieur du bâtiment, l’« avenue intérieure » constitue une colonne vertébrale linéaire reliant les entrées est et sud, qui culmine dans une agora à triple hauteur. Sur le plan matériel, le projet respecte le patrimoine de 1960 tout en intégrant des céramiques aux tons cuivrés qui font écho à la patine des détails existants.

Le jury a salué l'architecture distinctive du projet et son intégration urbaine audacieuse. Le toit végétalisé accessible a été considéré comme un repère potentiel, tandis que la décision de ne pas empiler les plateformes sportives a permis de préserver une échelle humaine. Néanmoins, ces ambitions comportent des risques. Le projet est visionnaire, mais sa faisabilité est difficile, car l'entretien écologique pourrait faire grimper les coûts. En se fondant dans le paysage, Gadbois pourrait également sacrifier sa lisibilité en tant qu'institution civique. Le jury a émis des doutes quant à l'utilisabilité du toit vert en raison du bruit et de la pollution de l'autoroute, et l'empiètement sur le parc n'a pas été considéré comme suffisamment compensé.

Si le projet de Ruccolo + Faubert représente l'architecture du relief, celui d'Atelier Big City + Cimaise représente le contraste et le spectacle. L'équipe propose la vision la plus extravertie et métropolitaine du Centre Gadbois. La palestre en porte-à-faux s'avance vers l'échangeur Turcot, projetant Gadbois comme un symbole de l'identité urbaine de Montréal. Sur le plan social, il s'agit d'un centre de visibilité et de performance : les athlètes en action sont exposés, l'agora devient une scène et l'architecture elle-même devient un signal.

À l'intérieur, deux axes perpendiculaires structurent la circulation. À leur intersection, l'Agora des athlètes s'élève sur quatre niveaux, avec de hautes colonnes en bois qui évoquent une forêt intérieure. Des escaliers zigzaguent à travers le vide, dramatisant le mouvement comme un spectacle. Le jury a qualifié le projet d'audacieux, voire d'héroïque, applaudissant sa capacité à réaffirmer la présence de Gadbois dans un paysage dominé par l'autoroute.

Le spectacle même qui définit le projet expose également ses vulnérabilités. Le porte-à-faux peut potentiellement éclipser le modeste bâtiment de 1960 et atténuer la continuité du patrimoine. Le jury a averti que la proposition, bien qu'emblématique, perpétue le type d'extension additive critiqué à Gadbois.

La proposition de BGLA Architecture suit une approche totalement différente. L'équipe privilégie la continuité plutôt que le contraste. Grâce à une démolition sélective, l'équipe supprime les ajouts des années 1980, restaurant ainsi la lisibilité de la structure originale de 1960. La force du projet réside dans sa cour centrale qui sert à la fois de dispositif d'orientation, d'agora et de cœur civique. En outre, les aménagements extérieurs prolongent Gadbois dans le parc, renforçant ainsi la perméabilité et la mobilité active. BGLA tisse ainsi un tissu de bienveillance et d'inclusivité, moins audacieux que d'autres, mais profondément civique. Le jury a souligné l'intégration sensible à la fois dans le bâtiment existant et dans son environnement urbain. Le volume ajouté a été jugé bien composé, le jardin intérieur comme source de lumière et d'orientation, et la relation directe du gymnase avec le parc comme un atout. La simplicité et la clarté de la construction ont également été reconnues comme garantissant la faisabilité budgétaire.

Cependant, cette même retenue peut être interprétée comme une prudence excessive. Un langage cohérent peut aboutir à un bâtiment qui manque de présence métropolitaine. Sans une programmation forte, la cour pourrait donner davantage l'impression d'être une infrastructure qu'un espace civique, un vide plutôt qu'une agora animée. Le jury a exprimé ses inquiétudes quant à l'agrandissement de la cour, car cela affaiblit la référence historique au gazomètre et fragmente la circulation. En outre, les questions d'accessibilité universelle restaient en suspens, tandis que l'isolement de la palestre risquait de marginaliser les familles avec enfants.

L'équipe gagnante, Prisme + ADHOC, a proposé une stratégie d'assemblage minutieuse, ancrée dans la conversion de l'ancien gymnase en agora. Ce centre lumineux de la vie civique est relié au parc Gadbois par le prolongement du Woonerf Saint-Pierre, clarifiant l'orientation et positionnant Gadbois comme un bien commun. Son expression architecturale stratifiée équilibre continuité et innovation, tandis que les principes de l'économie circulaire, les puits géothermiques, la ventilation naturelle et les structures hybrides en bois et en acier visent à dépasser les normes zéro carbone. Le plus convaincant est le tissu social du projet : l'agora sert également de scène flexible pour des expositions, des événements et des rencontres quotidiennes, redéfinissant Gadbois comme un bien commun civique où le patrimoine et l'inclusivité se renforcent mutuellement.

Le jury a salué l'approche sobre et sensible du projet, soulignant sa clarté pragmatique et la façon dont son expression en brique relie la nouvelle intervention au patrimoine industriel du quartier. La transformation de l'ancien gymnase en agora a été jugée particulièrement judicieuse, tout comme l'intégration d'une lumière naturelle généreuse et les deux entrées est-sud. La proposition a été décrite comme habile, sensible et honnête, le nouveau volume dans le parc étant pleinement assumé et bien expliqué.

En conclusion, le concours Gadbois montre que l'architecture publique contemporaine à Montréal ne concerne pas tant des objets isolés que la mise en relation de tissus matériels, urbains, sociaux et écologiques. Chaque finaliste a réinterprété la mémoire différemment à travers le relief, le spectacle, la continuité et l'assemblage. Aucun n'est parfait, et le jury a tenu à souligner à la fois les forces et les faiblesses. Pourtant, cette pluralité est en soi instructive. Elle révèle que Gadbois n'est pas seulement un complexe sportif, mais un condensateur social et un bien commun. Ici, le patrimoine n'est pas une préservation statique, mais un tissu vivant qui doit être réparé, étendu et réimaginé s'il veut être porté à nouveau par les générations futures.
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