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Bulles et dessins pour la nouvelle bibliothèque L’Octogone de LaSalle
par Lucie Palombi, publié le 2020-02-26
Devenue troisième lieu, refuge paisible et ouverture sur le monde, la bibliothèque est emblématique de ces « architectures de la connaissance » au Québec commentées dans le beau livre édité par Jacques Plante en 2013 (1). La bibliothèque, comme le résume Lise Bissonnette en préface de l'ouvrage serait une idée, avant d'être un meuble ou un immeuble. Aussi vieille que l'écriture ou la lecture, cette idée est, selon l'auteur, de regrouper et de mettre en ordre de multiples savoirs transcrits afin qu'ils deviennent accessibles, au spécialiste comme au curieux, dans l'hospitalité et la lumière : « La bibliothèque d'aujourd'hui est forte – ajoute l’ancienne directrice fondatrice de la Grande Bibliothèque du Québec - si elle contredit la tourmente et l'agitation du monde (…) L'architecte en convient en lui offrant la lumière, venue de l'extérieur le jour, rayonnant de l'intérieur le soir, sous des hauteurs qui laissent flotter le calme de la réflexion » (2).

En 2017, la Ville de Montréal a prévu la rénovation et l’agrandissement de la bibliothèque L’Octogone de l’arrondissement LaSalle. Déjà fréquenté par un tiers de la population du quartier, l’établissement créé en 1984 souhaitait se faire connaître à l’échelle de la ville. Cette rénovation allait de pair avec une modernisation des services et un renouvellement de l’offre des activités. Il s’agissait donc, en plus de remodeler les 2900 mètres carrés de la bibliothèque, d’ajouter 1600 mètres carrés de nouvelle construction. Quatre candidatures ont été retenues pour la deuxième phase du jury.
L’équipe BGLA inc / Blouin Tardif architectes inc n’a pas cherché à absorber l’octogone existant, mais à le recouvrir avec audace à la manière d’un carrousel qui décompose les teintes du spectre lumineux : “un volume tout en couleur s’affirme comme un véritable pavillon ludique et attractif au cœur du parc Félix-Leclerc” (texte de l’équipe). Le geste des architectes fera dire au jury que : “Le projet est élégant et possède en même temps un moment de folie du côté du parc” (rapport du jury). Si l’idée d’une lanterne est déjà présente dans la proposition du consortium – un volume noir et blanc sur deux étages, tantôt transparent, tantôt translucide -, elle tiendrait davantage de l’obstacle que du signal au regard des jurés : “La “lanterne proposée le long de l’avenue Dollard est perçue comme une armure austère et intimidante qui protège le bijou octogonal coloré et tourné vers le parc” (rapport du jury). Il s’agit d’un volume double qui a tendance à diviser l’équipe de travail en deux et à émousser l’esprit communautaire pourtant souhaité pour l'endroit. Cet élément architectural est un bémol du projet dans la mesure où il n’invite pas à la découverte des lieux selon les membres du comité. Ce dernier appelle à plus de fantaisie : “Une touche de folie supplémentaire de ce volume aurait pu contribuer davantage à l’invitation à entrer” (rapport du jury). En dépit d’un “trait noir” - “métaphore du texte et du dessin en noir et blanc qui guide le lecteur” (texte de l’équipe) - au sein du bâtiment, le jury considère que la bande dessinée n’est pas suffisamment à l’honneur : “La BD n’occupe pas une place de choix dans l’édifice et le parcours pour y accéder est plutôt directif au lieu de spontané ou intuitif” (rapport du jury) ; les jurés regrettent que “la rigueur conceptuelle s’impose au détriment de l’expérience client” (rapport du jury). Il y a donc là un problème de contrôle et de dualisme : “Les termes “imaginer, s’évader, rêver” tirés de l’énoncé semblent plutôt faire place au terme “contrôler” notamment en ce qui concerne le parcours à suivre” (rapport du jury). En dépit de l’élégance, de la simplicité organisationnelle de l’aménagement intérieur démontré et de sa qualité d’éclairage naturel remarquable, le projet de BGLA et Blouin ne sera pas retenu.
Le projet d’Atelier Big City + L’OEUF valorisait lui aussi les codes de la représentation en bande dessinée et les écarts du noir et blanc avec la couleur, notamment au niveau de la signalétique : “La typographie, son application et la trame graphique évoquent celles de la bande dessinée et l’importance de la collection que l’on trouve à l’Octogone (…) En contraste avec la palette colorée de l’architecture et du mobilier, tous les éléments signalétiques sont en noir et blanc ” (texte de l’équipe). Mais, sur les planches du concours, cet emprunt lui porte préjudice : selon le jury, le graphisme employé par l’équipe ne rend pas compte des futures ambiances potentielles : “Bien que les qualités artistiques et esthétiques des dessins soient appréciées, les réels matériaux, éléments structuraux et ambiances n’y sont pas perçus. Des rendus plus réalistes avantageraient la prestation et limiteraient les efforts nécessaires pour imaginer et interpréter les réelles intentions” (rapport du jury). C’est un compte-rendu en demi-teinte que nous livre le jury, par rapport à un projet qui prend le parti d’intégrer la bibliothèque existante. Si la poésie du concept est appréciée, l’implantation proposée ne convainc pas : la présence sur l’avenue Dollard n’est pas jugée assez affirmée. Si l’architecture ludique est soulignée comme un facteur d’attraction, on juge que la bibliothèque demeure repliée sur elle-même. Enfin, si l’aménagement intérieur permet une grande flexibilité et que le jury s’accorde à reconnaître de très bons principes d’organisation, la proposition ne répond qu’en partie aux objectifs fixés par le programme. Le jury ne fait qu’évoquer l’intégration de la nature au bâtiment par les architectes, qui insistent pourtant sur cette idée dans leur texte descriptif : “La nouvelle bibliothèque est urbaine, naturelle et transparente”, “la grande variété d’essences de végétaux présente sur le site est enrichie par l’ajout de milieux favorables à la diversité” ou encore “À la palette des verts, s’ajoutent des ambiances végétales rythmées par les couleurs des saisons” (texte de l’équipe). Les caractéristiques du projet les plus saluées sont la présence de trois entrées menant au hall central ainsi que la richesse des ambiances proposées et celle de l’éclairage naturel du fait des nombreuses fenêtres et puits de lumière. En dépit de ces qualités, l’architecture conviviale d’Atelier Big City + L’OEUF ne remportera pas l’unanimité recherchée.
Dans le projet soumis par l’équipe EVOQ + Groupe A Architectes, on trouvait également des ambiances accueillantes grâce à l’utilisation de matériaux naturels : “L’utilisation généreuse du bois donne à l’ensemble des ambiances riches et chaleureuses” (rapport du jury). L’intégration de deux terrasses extérieures à l’étage est un véritable atout, dans la mesure où elle “constitue un attrait contribuant positivement à l’expérience client” (texte du jury). Enfin, la qualité de la lumière est de nouveau mise en exergue dans les commentaires du jury : “L’éclairage naturel dans les espaces dédiés aux usagers est abondant et très apprécié” (rapport du jury). Au-delà de ces qualités soulignées, les membres du jury déplorent le manque de clarté de la stratégie architecturale : “On reconnaît la volonté conceptuelle de conserver la forme octogonale du bâtiment existant mais il est difficile de distinguer un parti architectural clair” (rapport du jury). Les évènements et les enjeux décrits dans le texte des architectes sont nombreux : on parle de “jardin événementiel”, de “terrasse avec gradins”, d’”escalier événementiel” ou de “paysage intérieur” (texte de l’équipe). Le consortium insistait pourtant sur sa volonté de créer un bâtiment qui agisse comme une “signature” et constitue un lieu identitaire, tout en tablant sur le potentiel éducatif du projet : “L’approche didactique est au cœur de notre démarche architecturale” ou encore “Cette exigence didactique favorise l’appropriation des lieux, le mouvement libre des personnes et des rencontres fortuites” (texte de l’équipe). L’emphase semble, aux yeux du jury, avoir été mise au mauvais endroit : “Beaucoup d’efforts et de ressources sont investis dans la création du patio mais étant donné la présence d’un parc adjacent, le geste semble démesuré pour les bénéfices apportés” (rapport du jury). Pire, certaines parties de l’aménagement restent à revoir : “on perçoit que les différents secteurs de la bibliothèque ont été aménagés dans un volume préconçu” ou encore que “la forme triangulée du patio amène des pointes plutôt agressantes à l’intérieur, notamment vers l’agora” (rapport du jury). En dépit de ses efforts visant à valoriser la singularité de la bibliothèque L’Octogone en misant sur la bande dessinée comme thématique centrale, l’équipe EVOQ + Groupe A Architectes n’emportera pas plus l’adhésion du jury.
C’est le projet conçu par le consortium constitué de Anne Carrier Architecture / Les architectes Labonté Marcil, qui recevra la faveur du jury par sa capacité à prendre le parti de préserver la bibliothèque existante et d’en faire le socle sur lequel déposer l’extension. Les architectes annoncent d’entrée de jeu leurs intentions : offrir à la communauté Lasalloise un lieu d’échange, offrir de nouveaux espaces pour les usagers de la bibliothèque afin qu’elle constitue un véritable “phare dans son milieu” (texte de l’équipe) et enfin créer des ambiances variées tout en cultivant un dialogue avec la ville et ses citoyens. Pour y parvenir, le consortium va s’appuyer sur l’histoire-même de l’arrondissement : le projet va se composer de trois lanternes articulées autour du cœur du bâtiment qui rappelle le mouvement du Moulin à vent Fleming, construit en 1827. Chacune de ces grandes parties vitrées appelle le lecteur à s’adresser à une partie spécifique du site. Ainsi, la lanterne urbaine “est déposée sur les zones administratives et de soutien de la bibliothèque existante et constitue au nord-est un repère identitaire à la croisée de l’avenue Dollard et de la rue Salley”, quand la lanterne pastorale “s’étire vers le parc Félix-Leclerc et le Canal de l’Aqueduc empruntant au grand octogone sous-jacent sa trame structurale”. Enfin, la lanterne communautaire du sud-est “abrite les espaces publics qui bénéficient d’un lien direct avec le Carrefour de l’entrée et les activités extérieures aménagées tout autour du volume du petit octogone reconfiguré et agrandi” (texte de l’équipe). Cette composition séduit le jury, qui ne tarit pas d’éloges : “La compréhension du site et de l’environnement dans lequel il s’inscrit est sans équivoque et “la présence des trois lanternes est un facteur d’attractivité indéniable” (rapport du jury). Les membres du comité soulignent l’atout que constituent les différents accès qui convergent vers le grand hall, l’emprise au sol restreinte ainsi que la terrasse tournée vers le parc à l’étage. Ils notent dans l’ensemble “une bonne flexibilité des lieux et une bonne fonctionnalité” (rapport du jury). Mais c’est bien la célébration de la bande dessinée au cœur de la bibliothèque – avec un escalier en ruban distribuant les différents secteurs et culminant vers un espace ludique nommé “Dans ma bulle” - qui permet cette fois à l’équipe Anne Carrier Architecture / Les architectes Labonté Marcil de gagner ce concours.
Le projet lauréat s’annonce prometteur pour favoriser la visibilité de la bibliothèque dans la ville. Une véritable force selon Lise Bissonnette : « La bibliothèque d'aujourd'hui est forte si son architecture l'ancre dans son milieu. On entend généralement par là qu'elle doit animer son quartier, lui proposer une nouvelle promenade dans les alentours, soigner ses ouvertures pour qu'elles soient réelles. Et, au Québec, accueillir les quatre saisons en les laissant pénétrer à tous les étages, par tous les points cardinaux » (3). La proposition gagnante entend renforcer la singularité d’un établissement-refuge dans lequel pourront œuvrer tout autant les auteurs de bande dessinée, les écrivains que les lecteurs, de ceux qui font image par le texte, transforment le monde en une fiction écrite, dessinée et surtout lue.


(1) Plante, Jacques (éd.). Architectures de la connaissance au Québec, Les publications du Québec, 2013.
(2) Bissonnette, Lise, dans Plante, Jacques (éd.). Architectures de la connaissance au Québec, Les publications du Québec, 2013, préface, VII
(3) Bissonnette, Lise, dans Plante, Jacques (éd.). Architectures de la connaissance au Québec, Les publications du Québec, 2013, préface, VII
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