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La montréalité du devoir de mémoire
par Jean-Pierre Chupin, publié le 2022-09-12
La mise en concours des projets d’architecture et de design urbain s’impose toujours quand la problématique est complexe, indécidable a priori. Et quoi de plus complexe que la préservation et la transmission de la mémoire de l’histoire de l’Holocauste? Cette problématique se doublait d’une autre, plus urbaine, plus contextuelle dont certaines des 32 équipes retenues en première phase ont parfois sous-estimé le niveau de complexité : ce lieu de mémoire devra agir, de façon quotidienne, au cœur symbolique de Montréal, sur le boulevard Saint-Laurent, sur la « main ».

Seule la comparaison attentive des projets permettra au lecteur de comprendre la difficulté du jugement et du choix qui s’est imposé au jury. À commencer par l’énoncé de vision du Musée de l’Holocauste Montréal qui ne peut être paraphrasé : « Le MHM s’engage à lutter contre toutes les formes de haine et d’antisémitisme, à promouvoir le respect des droits humains et de la dignité humaine, et à contribuer à un monde plus juste socialement responsable… Le MHM se veut une maison dédiée à la mémoire des victimes et des survivants et survivantes de l'Holocauste, ainsi qu'un lieu porteur d'un message de résilience, de solidarité et d'espoir. » Il s’agissait donc de concevoir une maison sur le boulevard Saint-Laurent, qui soit à la fois hautement symbolique et adéquatement urbaine. Une équation traitée par le projet lauréat du consortium KPMB Architects + Daoust Lestage Lizotte Stecker avec une « grande délicatesse,» dira le jury. Juste remarque à laquelle j’ajouterais avec le recul dont nous disposons que cette équipe a tout à la fois bénéficié des précieux conseils de Robert Jan Van Pelt sur l’impossibilité de symboliser l’holocauste par un geste architectural, et les anciennes leçons de Melvin Charney sur la « montréalité de Montréal.»

Ce concours international en deux phases a vu s’affronter 32 équipes en première phase puis 4 en seconde. Toujours guidées ou soutenues par des architectes québécois, ces équipes ont mobilisé quelques grandes figures internationales : de Diller Scofidio + Renfro à Kuehn Malvezzi, de Foster + Partners à Hariri Pontarini, d’Office Kersten Geers David Van Severen à Eisenman Architects, de Caruso St John à Alllied Works ou encore de Dorte Mandrup à MVRDV. Si ces équipes internationales étaient bien associées à de très bonnes équipes québécoises, elles ne furent pourtant pas en mesure de convaincre un jury, opérant sur des dossiers anonymes, que leur projet rencontrait toutes les attentes à commencer par celle visant à « tirer parti du pouvoir évocateur du boulevard Saint-Laurent et à s’intégrer au quartier tout en affirmant sa présence. » Ce qui a fait dire au jury du projet lauréat que « malgré une certaine sobriété de la façade (le jury) apprécie cette image très reconnaissable et la façon dont sa trame reprend celle du lotissement traditionnel du boulevard Saint-Laurent. Ce choix ancre le bâtiment dans son contexte. L'usage de la pierre grise de Montréal constitue une référence sensible à la culture matérielle de plusieurs bâtiments institutionnels montréalais. » On notera tout particulièrement cette séquence en trois temps enchainant un parvis, une agora et un jardin commémoratif pour constituer autant de seuils conduisant à un espace de recueillement et de méditation.

Fait notable et somme toute surprenant, de nombreuses équipes – incluant les lauréats – ont joué de la carte paysagère ou de l’inclusion d’un jardin. Le projet finaliste d’Atelier TAG + l’ŒUF Architectes est à la fois le plus franc et et le plus audacieux à cet égard, dans son interprétation polyglotte et sociale du contexte urbain montréalais. Mais cet engagement social a sans doute fait l’impasse sur le contexte climatique propre à l’Amérique du Nord, lequel gomme sans pitié les plus beaux effets végétaux pendant les longs mois d’hiver. On s’étonnera également de l’image imposante offerte par la forêt de bouleaux symbolique dans le projet du consortium Affleck De la riva + Schwartz Silver Architects, et du fait qu’elle puisse être considérée par les architectes comme un « médium immersif. » Comme le remarquent fort justement ces architectes à leurs dépens, on peut se perdre dans la forêt.

Mais on peut aussi se perdre dans certaines conceptions architecturales de l’intégration urbaine. Affublé du titre « ressouvenance », expression littéraire considérée comme désuète par les dictionnaires, le projet du consortium Caruso St John architects + Lapointe Magne et Associés reconstitue une façade rythmée par des ouvertures en forme d’arcades, que les porte-parole de la conservation patrimoniale reconnaitront sans équivoque comme un façadisme inapproprié. Le jury exprima d’ailleurs « de sérieuses réserves sur le parti architectural …qui confère au musée une image passéiste. » Le même jury sera également peu convaincu par la forme forte, néo-cubiste, opaque et, disons-le, brutaliste du projet d’Eisenman Architects + atelier Apsis qui sera reçu comme une intrusion dans un boulevard historique. Rappelons que le jury opérait de façon anonyme, mais certaines équipes ont peut-être tenté de se faire reconnaître en forçant la signature. On pense ici à la palette de tons pastel enchanteurs de Atelier Big City qui envoie des messages scolaires que le jury a tout simplement qualifiés de « langage architectural coloré, qui ne semble pas approprié au sujet. » À l’inverse, le projet très sobre, presque trop gris de l’équipe Bez + Kock + TBA préoccupa autant par son mutisme que par son minimalisme. Comme quoi il n’était pas facile de trouver le juste équilibre entre la part de significations universelles et des ancrages dans la culture urbaine locale. Du côté des stars internationales, relevons la froideur conceptuelle du projet de Diller Scofidio + Renfro + Figurr collectif d’architectes dont les masses sombres du « musée inachevé » voulaient conduire à l’expérience du « gouffre » de l’Holocauste. Les auteurs rappellent fort justement que le boulevard Saint-Laurent, en tant que couloir d’immigration, a recueilli des milliers de survivants de l’Holocauste après la Seconde Guerre mondiale. Mais le jury s’est inquiété de l’impact de cette faille centrale sur le fonctionnement régulier d’un musée urbain. Du point de vue de l’intégration urbaine, le projet le plus surprenant reste peut-être celui de MVRDV + Kanva dont la façade sur rue rappelle certaines architectures commerciales des années 50 et 60, bien composées, bien dessinées, aux longues bandes vitrées en partie basse assorties de lumières sorties tout droit d’un tableau d’Edward Hopper. Une sorte d’image anti-institutionnelle qui n’emporta pas l’adhésion du jury.

À l’inverse, le projet de Pelletier de Fontenay + NEUF architect(e)s sera l’un des 4 en lisse en deuxième phase avec une proposition aussi simple qu’intemporelle. Mais ce sera cette fois la réception de certains choix symboliques un peu trop littéraux, dont celle du verre cassé en référence à la Nuit de Cristal, qui heurta les membres du jury par ses significations pouvant être reçues comme simplistes ou pire, esthétisantes. La clarté de l’organisation spatiale ne parviendra pas à compenser l’effet de certaines métaphores et de choix matériels confinant à un certain élitisme culturel. Un raisonnement diamétralement opposé conduira au rejet du soigneux projet de Saucier + Perrotte architectes en deuxième phase, avec une façade en brique jouant sur les translucidités et les opacités sur la rue Saint-Laurent, mais dont le jury regrettera l’opacité équivalente dans l’organisation des espaces intérieurs. Et toujours ces doutes sur la viabilité d’un jardin intérieur ouvert sur le ciel en hiver ou, plus inquiétant, du caractère véritablement inclusif d’une rampe d’accès au toit-terrasse : le MHM ne badinant avec l’éthique de l’inclusion et de l’accessibilité à toutes les conditions humaines.

Au fond, toutes ces petites erreurs de jugement de la part d’architectes motivés, expérimentés et talentueux ne font qu’illustrer les multiples niveaux de complexité d’un Musée de l’Holocauste, d’une part, à Montréal, d’autre part. Melvin Charney, architecte montréalais s’il en fut, se pencha pendant de longues années sur ces questions liant la forme architecturale à son potentiel symbolique, voire à sa monumentalité dans l’espace public d’une culture urbaine donnée. On raconte qu’il imposa pendant des années à ses étudiantes et étudiants de l’Université de Montréal des exercices de design urbain mettant l’accent sur la dimension mémorielle constitutive de ce qu’il appelait la « montréalité de Montréal » (the Montrealness of Montreal). Nombreux furent ceux qui ne comprirent pas les leçons des murs mitoyens ou celles, sans doute un peu plus obscures, des petites architectures vernaculaires, banales certes, mais empreintes de la qualité et de la culture locale : la fameuse leçon de Trois-Rivières. Je ne sais pas s’il adhérait à l’idée d’un régionalisme critique défendue par Alexander Tzonis dans la même université, car je n’y enseignais pas encore et ne fus pas au nombre de ses étudiants, mais je suis convaincu que ce concours a mis en tension deux dimensions qu’il fallait concilier et qu’il aurait cherché à concilier : la mémoire transhistorique du drame humain de l’Holocauste et la mémoire quotidienne de l’urbanité montréalaise. À lire l’ouvrage dirigé par Louis Martin sur l’architecte des sculptures de la place Émilie-Gamelin ou du très beau jardin de sculptures du Centre canadien d’architecture, j’ose parier que Charney aurait parlé de ce concours en termes de la « montréalité du devoir de mémoire. »

Références :
Louis Martin, “On Architecture: Melvin Charney, a Critical Anthology,” Montreal: Mcgill-Queens University Press. 2013.
Louis Martin, « Pour une définition de l’architecture au Québec (et autres essais de Melvin Charney), » Montréal : Potential Architecture Books, 2018.
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